
Elle s’appelle Lucie, elle a 93 ans et souhaite qu’on l’appelle « Luciole ».
« Parce que j’aime ramener de la lumière dans la vie des gens », dit-elle.
Elle fait partie de ces êtres qui me touchent par la sincérité de leur présence.
La justesse de leurs mots.
Elle ne fait jamais semblant.
Lorsque je la vois, nos discussions m’allègent et me nourrissent à la fois.
Aujourd’hui, je ressens le besoin de parler d’elle, de ce qu’elle éveille chez moi et de ce qui résonne si fort dans sa vision de la vie. Car à l’heure où tout peut sembler si chaotique autour de nous, où les actualités nous blessent, Lucie est de celles qui nous rappellent que ce chaos fait intimement partie de l’existence. Que nous pouvons construire à partir de lui, et décider d’en faire notre muse pour créer autrement.
Lucie est la seule rescapée d’une famille de déportés. Elle porte sur sa posture courbée les souvenirs traumatiques d’un corps qui a appris à se protéger pour survivre, mais qui n’a jamais – jamais – fermé son cœur.
Séparée de ses huit frères et de ses parents, Lucie s’est cachée pendant la guerre chez sa marraine, une femme chez qui elle semble avoir appris à garder un regard doux sur la vie, malgré la douleur engrammée dans ses cellules.
À l’automne dernier, Lucie a dû quitter son domicile en urgence après un énième choc de vie. Je l’ai aidée à remplir son dossier pour entrer au sein d’un Ehpad.
À la question « comment souhaiteriez-vous vous présenter à l’équipe ? », Lucie m’a répondu :
« Écris-leur que j’aime faire rire les gens, j’aime chanter, j’aime la beauté qui existe dans les mots, la poésie, le jazz. J’adore le jazz.
La beauté, je la fais vivre aussi à travers les vêtements que j’aime porter, ou avec mes boucles d’oreilles colorées, tu vois ? Tu les trouves jolies ? C’est aussi simple que ça. Et puis quand j’ai de la peine, j’écris, ou je lis Jean d’Ormesson. Je te prêterai ses livres si tu veux. Il faut accepter que la tristesse existe.
Merci de m’aider, ça me fait tellement chaud au cœur, j’ai vraiment beaucoup de chance.
Et ta robe, quelle merveille. Je te la piquerais bien, même si je ne rentrerais pas un orteil dedans. »
Même au cœur d’un nouveau drame qui la touchait, Lucie restait attachée à son humour et sa douceur de vivre, avec une gratitude qui la caractérise tant.
J’écrivais sur son dossier ces mots qui parlaient tant à mon cœur. En l’écoutant, des larmes roulaient sur mes joues et je la sentais sourire, avec ses quelques dents restantes dont elle aime tant se moquer.
Lucie rappelle à tous ceux qu’elle croise sur son chemin que la vie n’est pas toujours rose. Mais qu’il y a toujours du rose quelque part. Et qu’il ne tient qu’à nous de faire le choix de le nourrir et de le partager.
« Si tu résistes à la douleur, ma chérie, ou que tu la combats, tu ne fermes pas seulement cette porte là, tu refermes souvent toute ta maison.
C’est dommage, de ne plus entendre quand l’amour et la joie toquent, non? Parce que je te promets, ils sont toujours là » m’a-t-elle partagé l’autre jour.
Lorsque l’inconfort frappe, Lucie ne l’accueille pas avec un thé et des madeleines, mais elle accepte qu’il fasse partie des visiteurs. Elle a ce courage rare de rester ouverte et vulnérable, capable de percevoir – et d’honorer – la magie de la vie, même au cœur du chaos.
En allant la voir aujourd’hui, elle m’a demandé avec beaucoup de sérieux : « Comment tu vois l’avenir, toi ? »
Je lui ai répondu qu’il m’inquiétait parfois beaucoup, mais que je tenais à centrer mon regard sur le moment présent.
Qu’il n’y a que ça qui comptait vraiment à mes yeux.
Vivre.
Pleinement.
Rire, aimer, ressentir, découvrir.
Vivre en connaissant mes valeurs et ce qui compte profondément pour moi. Vivre en orientant mes actions et ma présence vers ce que je souhaite voir grandir dans ce Monde.
Ce Monde qui parfois me heurte mais m’émerveille aussi tellement.
Elle m’a souri en me répondant calmement « oui, je partage cette philosophie », puis elle a ajouté : « Quand j’étais jeune, je me souviens, j’ai manifesté pour la paix. Aujourd’hui, j’ai toujours aussi peur des hommes et des armes, qu’ils ne cessent jamais d’utiliser.
Leur envie de pouvoir est partout, et toujours plus grande.
La nature brûle à cause de tout ça aussi.
Mais qu’est-ce qu’on peut faire, moi et mon déambulateur ? »
Lucie émeut aux larmes les soignantes par sa gentillesse et ses attentions. Elle apaise les autres résidents par sa simple présence, ses mots, sa sincérité. Elle répète souvent que sa plus grande source de joie est justement « de la voir s’éveiller chez les autres ».
Je crois que nos deux cœurs partagent ce même moteur de vie.
Alors Lucie, son déambulateur et ses bijoux colorés nous rappellent comment l’on peut participer à un Monde plus paisible et plus doux : en l’incarnant d’abord nous-mêmes, dans chacun de nos gestes.
Nous avons tous le pouvoir de toucher, de faire grandir l’amour en nous et tout autour de nous.
Ce que nous donnons à l’autre, nous nous le donnons, aussi.
Je nous souhaite de toujours garder nos yeux et nos cœurs grand ouverts.
Car face au chaos du Monde, c’est sans doute un des plus beaux actes de résistance.
